La Cicatrice – Vincent Menjou-Cortès, qui interprète sous forme de monologue ce texte de l’écrivain d’expression française Bruce Lowery (1931-1988), a réussi à trouver une forme très simple, directe et artificielle à la fois, qui convient parfaitement à ce récit terrible. Lorsque l’on pénètre dans la salle du Théâtre de Belleville, on aperçoit des chiffres projetés sur le mur du fond et une sorte de petite estrade, au milieu du plateau, à l’avant. Un homme jeune, visage un peu dissimulé par une barbe noire, regard profond et ardent, surgit. Le décompte se met en route : il aura disparu avant même qu’une heure se soit écoulée. Une heure fascinante et douloureuse, comme est fascinant et douloureux ce que raconte le personnage de Jeff dans La Cicatrice, premier écrit de Bruce Lowery, salué par la critique, couronné par des prix. Si vous ne connaissez pas cette histoire terrible, autant ne rien dire. Si vous la connaissez, vous serez pourtant bouleversé par la force sans violence de l’interprétation de Vincent Menjou-Cortès, qui se met lui-même en scène et apporte un supplément de sensibilité à ce texte qu’il avait lu à l’âge de 9 ans, ce qui le traumatisa, on le comprend. Armelle Héliot (Le Figaro, Septembre 2018)

La Cicatrice Pour adapter ce roman de Bruce Lowery, le comédien et metteur en scène Vincent Menjou-Cortès choisit un curieux mélange de stand-up et de monologue de théâtre. Ce choix, qui au début du spectacle peut faire plonger dans la perplexité – le comédien nous offre-t-il une caricature de la souffrance ? Veut-il faire rire aux dépens du malheureux héros de cette histoire ? – ce choix, donc, s’avère à terme très pertinent. En effet, les effets de stand-up – dans le contexte de ce voyage au bout de la nuit – rappellent l’origine cruelle du rire, ainsi que sa faculté de souder un groupe en pointant du doigt un bouc émissaire. Les voix outrées, les mimiques appuyées, dans une sorte de démonstration de préhistoire de l’humour, recomposent le mélange terrible que propose l’adolescence à nos corps et à nos cœurs : de naïves blagues d’enfants qui rejoignent la terrible réalité de la vie adulte. Les blagues inoffensives d’hier deviennent des armes de destruction psychologique ou alors sont l’expression cruelle de notre incapacité à faire face à une adversité que l’on ne comprend pas. Écrase l’autre, ou sois écrasé toi-même… Ce darwinisme social que nous traversons tous et que nous quittons avec soulagement, une fois bien arrivé à l’âge adulte, nous est renvoyé à la figure. Les pauvres victimes que nous avons contribué à enfoncer pour échapper nous-mêmes au lynchage nous montrent leur visage grimaçant et pointent sur nous un doigt accusateur. Ou alors on a été soi-même une victime de cela, et la blessure, toujours cuisante, se rappelle à notre – très mauvais – souvenir. Le comédien joue droit et juste, sans jamais dévier de sa route, impossible d’échapper à ce qu’il raconte. Et il joue mal aussi – juste ce qu’il faut – pour apparaître à la fois maladroit, triste et impuissant. Il fait vivre devant nous chaque figure de ce drame, et chacun se voit dans sa faiblesse et son ridicule, petit monstre, gentil ou pas gentil, mais monstre en tous cas. C’est un témoin gênant, une insupportable petite voix de la conscience. On a presque envie de le taper. Romain Blanchard (Theatrorama, Septembre 2018)

Bérénice, suite et fin – Lundi soir, on a vu probablement le spectacle le plus fou de la saison du Théâtre des Sept Collines. C’est l’histoire d’un amour impossible où la Raison d’État l’emporte sur la noblesse des sentiments, laissant derrière elle des cœurs brûlés. Salut Martine a présenté Bérénice de Racine et Tite et Bérénice de Corneille, réunis pour la première fois dans un même spectacle de 4 h 30. À la mort subite de son père Vespasien, Titus devient l’empereur de Rome. Pour se conformer aux lois de son peuple, qui n’admettent que des mariages entre Romains, il doit se séparer de Bérénice, reine de Palestine. Leur rupture est inévitable, leur souffrance déchirante. Les deux pièces se répondent, se complètent. Tite et Bérénice de Corneille est la suite historique, politique et sentimentale de la pièce de Racine. La mise en scène audacieuse de Vincent Menjou-Cortès dépoussière le mythe comme pour mieux mettre en avant sa dimension universelle. Les deux œuvres sont transplantées dans un univers contemporain. Ainsi, Bérénice de Racine débute sur un fond sonore d’une « teuf » électro. Sur scène, l’alexandrin est manié comme une langue subversive mais apparaît dans toute sa splendeur. Chez Racine, amour et incertitude, espoir et désespoir, rage et tristesse se succèdent dans un rythme effréné. Chez Corneille, dans un huis clos étouffant, la dimension historique et l’étude sociétale, rajoutent de l’épaisseur aux personnages. Salut Martine a investi tout l’espace du Théâtre des Sept Collines : les gradins, le hall et même les passerelles. La scénographie, rudimentaire et efficace, est enrichie par quelques trouvailles, comme cette cabine en verre et en métal – salle d’attente glaciale où Titus trouvera la mort. « Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte, » dit Bérénice. Un amour maudit s’inscrit dans l’histoire. Un tonnerre d’applaudissements récompense les acteurs. Un pari théâtral fou est gagné. Dragan Pérovic (La Montagne, décembre 2017)

Tout le monde veut vivre – Féroce, cruel, grotesque, drôle et pénétrant, un petit bijou d’Hanokh Levin à découvrir dans une mise en scène impeccablement maîtrisée et équilibrée. Parmi l’œuvre prolifique de l’exceptionnel dramaturge israélien Hanokh Levin (1943-1999), plusieurs pièces sont désormais connues en France – Yaacobi et Leidental, Kroum l’Ectoplasme et d’autres. Tout le monde veut vivre n’a encore jamais été montée sur une scène hexagonale. C’est un petit bijou, où comme toujours chez Levin, se déploie un comique féroce, cruel, tranchant et désespéré, un rire radical au cœur du tragique, où semble se dissimuler une sorte de tendresse pour nous tous, frères humains, dont il débusque les faiblesses et les contradictions avec une époustouflante clairvoyance et un prodigieux sens de la dérision. Comme chez tous les grands écrivains, le rire va ici de pair avec un tableau de la condition humaine riche et nuancé malgré l’outrance. Les metteurs en scène Vincent Menjou-Cortès et Amélie de la Morandière, ont su donner corps à la pièce avec maîtrise et maestria, évitant les écueils que l’on constate parfois dans les pièces de Levin : un grotesque trop exacerbé, des sentiments vraiment surjoués, qui tirent le tout vers la bouffonnerie. Ici, la mise en scène combine cohérence, précision et stylisation affûtées dans un équilibre percutant, qui laisse voir autant le risible, le grotesque et le monstrueux que la profondeur métaphysique de ce remarquable texte. Tout s’enchaîne avec fluidité, soulignant justement la cruauté et les faiblesses humaines, sur un plateau bien structuré évitant tout superflu. Figure omniprésente dans toute l’oeuvre de Levin, la mort est au centre de cette pièce. Le puissant Comte Pozna reçoit en effet la visite de l’Ange de la Mort ; effaré et tétanisé, il parvient cependant à négocier un sursis de trois jours avant le coup fatal, à condition qu’il trouve quelqu’un qui accepte de mourir à sa place. Il se lance en quête d’un candidat au sacrifice suprême, s’aventure du côté des sans-abris et des éclopés, a priori peu attachés à la vie… Sans succès. Un clochard agonisant lui déclare même en toute logique que le monde a été créé pour lui. Parmi les acteurs, excellents, Vincent Menjou-Cortès interprète le Comte Pozna et India Hair son épouse. Agnès Santi (Février 2012, La Terrasse)